« Nous n’entrons en contact avec les autres que par notre apparence extérieure, physiquement et visiblement ; pourtant, chacun de nous porte en soi une vie intérieure très riche, un moi intime et secret. En réalité, nous sommes en quelque sorte divisés en deux : le moi et le corps ; l’un caché, l’autre exposé. L’enfant apprend très vite à cultiver ce moi privé
car cela érige une barrière entre lui et les exigences du monde. Il apprend qu’il peut garder des secrets — au début, un fardeau atroce et intolérable : il semble que le monde extérieur ait tout à fait le droit de pénétrer dans son for intérieur et que ses parents pourraient le faire automatiquement s’ils le souhaitaient — ils semblent toujours savoir exactement ce qu’il pense et ressent. Mais il découvre ensuite qu’il peut mentir sans être démasqué : c’est un
grand moment de libération, ce premier mensonge angoissé — il représente l’affirmation de son droit à un moi intérieur intégral, à l’abri des regards indiscrets du monde. À l’âge adulte, nous sommes passés maîtres dans l’art de la dissimulation, dans celui de cultiver un moi que le monde ne peut sonder. Mais nous en payons le prix. Après des années passées à repousser les gens,
à protéger notre moi intérieur, à le cultiver en vivant dans un monde différent, à meubler ce monde de nos fantasmes et de nos rêves — nous constatons que nous sommes irrémédiablement séparés de tous les autres. Nous sommes devenus les victimes de notre propre art. Nous touchons les gens à l’extérieur de leur corps, et eux nous touchent, mais nous ne pouvons pas atteindre leur for intérieur et ne pouvons pas leur révéler le nôtre.«